La démocratie à la façon des centres sociaux

Les centres sociaux agissent depuis 90 ans dans plus de 1500 quartiers, villes et territoires ruraux en France. Foyers d’initiatives pour les habitants, ils promeuvent la participation de ceux-ci à la vie de leur territoire.

L’action des centres est guidée par le projet associatif animé par des habitants et des professionnels associés. Ce projet est renouvelé tous les 4 ans sur la base d’un diagnostic réalisé sur le territoire et définit les priorités d’action du centre social. La Caisse Nationale d’Allocations Familiales donne un agrément au projet et soutient le centre social financièrement.

Le centre social se fixe pour priorité d’agir AVEC les habitants. En effet, outre l’organisation de services ou activités (halte-garderie, centres de loisirs, permanences administratives, activités de loisirs, …), les centres sociaux développent ou accompagnent également de nombreuses actions collectives qui contribuent à la vitalité du territoire (des collectifs d’habitants impliqués pour la réhabilitation d’un quartier ou d’une rue, un collectif réalisant une fête de quartier, un système de garde d’enfants, un système d’échange, …).

Les centres sociaux portent la double ambition, d’une part de permettre à des personnes de s’épanouir et de s’émanciper en participant à des actions collectives « apprenantes », d’autre part de contribuer à la transformation sociale en soutenant des projets d’intérêt commun sur les territoires. Ils sont des acteurs de l’éducation populaire et de la démocratie, des espaces de proximité, en phase avec les préoccupations des habitants sur des questions de logement, de transport, économiques, etc.

Nous, acteurs des centres sociaux, sommes convaincus du bien fondé des grandes règles démocratiques : le pouvoir du peuple par le peuple, le vote, la liberté d’expression, les principes d’égalité … et des règles communes qui nous permettent de vivre ensemble dans un collectif (organisé ou non), un territoire ou un pays.

La démocratie représentative, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui dans les pays occidentaux nous semble également être fondamentale, en tant que socle commun : élire des représentants dans une association, une collectivité ou un parlement est à la base de notre vie collective. C’est ainsi que, dans nos centres sociaux, les Conseils d’Administration sont élus par des adhérents-habitants, 61%1 de leurs membres vivant sur le territoire de leur centre social. On peut, par contre, déplorer la faible participation de jeunes dans ces instances.

De réelles insuffisances démocratiques …

Pour autant, nous ne pouvons nous satisfaire du fonctionnement de notre démocratie représentative, car si au moment des campagnes électorales les candidats dialoguent, écoutent les habitants, est-ce aussi vrai entre ces périodes ? Par ailleurs, la qualité des projets politiques est bien souvent discutable ; les citoyens ne se retrouvent-ils pas régulièrement face à des « catalogues » de propositions qui ne permettent pas d’avoir un réel débat « pédagogique » sur des projets de société ? Adhérer à une proposition sans en discuter permet-il de contribuer à la construction des politiques publiques ? Comment faire pour que le citoyen ne se trouve pas conforté dans une posture de « consommateur » ?

De plus, la multiplication des lieux de pouvoir (commune, intercommunalité, département, région, État et Europe) ainsi que la complexité des institutions ne facilitent pas l’engagement des citoyens dans la vie politique.

Enfin, nous notons que se maintient une élite politique peu représentative de la diversité de la population et que l’on ne reconnaît pas toujours ceux qui, comme les centres sociaux, sont proches des habitants en tant qu’interlocuteurs des élus pour la construction des politiques publiques.

C’est donc bien le fonctionnement de la démocratie représentative que nous remettons en cause, et non son principe.

Une démocratie plus « participative » ?

Évidemment, une démocratie représentative enrichie de débat, de dialogue, de participation des habitants à la construction des politiques publiques nous paraît indispensable. Seulement voilà, les démarches de démocratie participative sont bien souvent pilotées par les élus ; les habitants se trouvent « consultés », sans pouvoir participer à la définition du problème. On se retrouve ainsi dans un système « descendant », où le citoyen ne peut s’exprimer que sur des questions que les élus ont jugées importantes pour lui. Ceci explique, nous semble-t-il, pourquoi, malgré de nombreuses initiatives « participatives », les habitants ne se sentent globalement pas concernés. Non associés à la définition du problème, ils se sentent dépossédés.

Le développement du pouvoir d’agir … une voie possible ?

Dans ce climat de désaffection de la démocratie participative par les habitants, en pleine crise économique, face à l’impossibilité des États de prendre en charge la souffrance et de maintenir les systèmes de solidarités, professionnels, élus, acteurs de la société civile cherchent des alternatives pour « re-faire société ». De plus, les acteurs de la société civile – mais aussi de nombreux acteurs publics – sont en quête de solutions pour résoudre les problèmes et agir sur les causes.

Il s’agit aussi de sortir de deux approches antagonistes : celle (néolibérale) qui considère que les difficultés des personnes proviennent d’une carence (affective, de connaissance, de compétence, …) et celle (collectiviste) qui considère que ces difficultés sont uniquement liées à une forme d’organisation pathogène. Réduire la question à l’une de ces deux visions interdit aux personnes concernées par un problème d’agir, de tenter de dépasser leurs difficultés et de faire en sorte que les choses changent pour elles en pesant sur les politiques publiques et en s’organisant collectivement.

Oui, mais comment ?

Le renouveau démocratique peut donc prendre la voie de « la possibilité concrète pour des personnes ou des groupes d’exercer un plus grand contrôle sur ce qui est important pour eux, leurs proches ou la collectivité à laquelle ils s’identifient »2.

Le développement du pouvoir d’agir vise ainsi la résolution du problème (et non pas l’adaptation des personnes aux difficultés) ; il s’appuie sur les compétences des personnes, qui doivent être actrices du changement. Cela suppose d’envisager autrement le rôle de ceux qui accompagnent ces démarches en considérant qu’il ne convient plus seulement d’agir pour, mais AVEC les personnes … tel un « compagnon de projet ». Les élus, les « décideurs », quant à eux, ne sont plus ici ceux qui proposent (voire imposent) le cadre de discussion … mais des interlocuteurs qui entrent en négociation avec des habitants qui cherchent à résoudre une « situation-problème » concrète qui les concerne.

Les centres sociaux, explorateurs du pouvoir d’agir.

Dans les centres sociaux, nous agissons au quotidien, au plus près des personnes et avec elles. Si nous organisons des services, ou des actions collectives d’épanouissement, nous cherchons également à accompagner des habitants dans des actions collectives qui visent leur émancipation.

Nous nous appuyons sur plusieurs atouts pour « chercher » du côté du pouvoir d’agir :

  • les centres sociaux sont implantés au cœur des quartiers, villes et territoires ruraux pour être au plus près des habitants les plus « exclus – isolés – sans voix »

  • nous sommes financés (notamment par la CAF) pour notre projet global (plutôt que par action) et nous pouvons ainsi organiser notre action dans la durée, au côté des habitants

  • nous avons des savoir-faire réels pour animer du débat, pour accompagner des groupes de personnes. Nous sommes des « professionnels » de l’action collective.

  • nous avons de l’expérience dans les processus de dialogue : depuis de nombreuses années, les centres sociaux cherchent et expérimentent dans les domaines de la participation des habitants, du dialogue élus-citoyens, de la co-construction de politiques publiques.

Des exemples d’expériences « fleuries ».

Les habitants mobilisés pour aménager la « Dalle Rosier » à Lyon.

5 années ont été nécessaires à ces habitants qui se sont constitués en association pour pouvoir mener une concertation avec la Mairie de Lyon dans le but d’aménager cet espace resté à l’abandon au milieu de leur quartier. Le centre social a ici joué le rôle d’accompagnateur. Le projet est aujourd’hui achevé, avec des habitants initiateurs du projet.

Donner la voix aux sans voix dans la Drôme.

La fédération des centres sociaux de la Drôme, en partenariat avec d’autres associations et avec des personnes directement concernées par la question de la pauvreté, a organisé une « marche de lutte contre la pauvreté et pour la dignité » en 2009. Une semaine de marche … et la construction d’un livre blanc qui a donné lieu à des négociations avec le Conseil Général pour la prise en compte des droits des personnes sans papier par le biais de formations des travailleurs sociaux de la collectivité. Ces négociations ont abouti à des changements réels dans les façons d’agir des professionnels du Conseil Général. C’est ainsi que des habitants, en marchant, ont réussi à faire évoluer leur situation !

Passer de la colère au dialogue à Bourg les Valence.

Après des mois de tension entre le centre social, certains jeunes adultes du quartier et les élus de la mairie, le centre social a pu créer les conditions d’un dialogue entre jeunes adultes etélus pour prendre en compte des difficultés vécues au quotidien. De vraies avancées ont vu le jour, notamment sur le front de l’emploi, où la municipalité a répondu à des demandes des jeunes. Toutes les propositions n’ont pas été retenues, mais la qualité du dialogue a permis de sortir d’un rapport de méfiance et de rejet pour entrer dans une relation de co-construction.

Ces quelques exemples – et il existe dans les centres sociaux des centaines d’initiatives de ce type – montrent bien que la démocratie progresse par la capacité à faire avancer le dialogue, la négociation, entre décideurs et habitants …, le rôle des d’acteurs tels que les centres sociaux étant d’accompagner les habitants pour qu’ils puissent prendre du pouvoir. D’animateurs, les centres sociaux deviennent ainsi des « passeurs ».

Le quotidien des centres sociaux ne peut être que complexe, parsemé d’embûches et d’échecs ; de nombreuses actions collectives n’aboutissent pas. Mais petit à petit, nos façons d’agir autrement, notre capacité à promouvoir le dialogue et la négociation, notre souhait d’accompagner des habitants dans le portage de leurs revendications en lien avec nos valeurs, le « frottement fécond », tout cela contribue à élaborer de nouvelles façons d’entrevoir les rapports sociaux et, nous l’espérons, de nouvelles bases démocratiques !

Les centres sociaux ont inscrit dans leur charte nationale, comme base de leur action, les valeurs de démocratie, de solidarité et de respect de la dignité des personnes. Ces trois valeurs, ils tentent de les mettre en œuvre à tous les niveaux pour fonder leurs initiatives. Exprimées conjointement, elles traduisent avant tout un état d’esprit et une détermination. La recherche constante de progrès en matière de démocratie, son interaction avec la préoccupation de développement des solidarités et d’exigence de dignité sont des conditions et des éléments indispensables de la transformation sociale qu’ils contribuent, avec d’autres, à construire chaque jour.

Un collectif de bénévoles et professionnels de l’Union Rhône-Alpes des Centres Sociaux

1In « Les Centres Sociaux de Rhône-Alpes – Analyse 2012 ».

2Yann Lebossé in « Le développement du pouvoir d’agir – une alternative crédible » 2008

Accéder à la question sociale « Relations élus-habitants »

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